Jueves, 12 de julio de 2007
Por LAURE HELM y BENO?T CONORT



Cet entretien a paru dans le num?ro 71 de la revue Le Nouveau recueil, en juin 2004, aux ?ditions Champ vallon



R?agissant ? une opinion couramment admise, vous rappelez dans Le partage des mots que le bilinguisme, pour un enfant, peut ?tre source de difficult?s importantes, voire de souffrance. Cette exp?rience probl?matique vous a cependant permis de poursuivre tr?s t?t une activit? de traduction importante, qui entre sans cesse en r?sonance avec votre propre ?criture. Au point de commencer par exemple chacun des neuf po?mes d?Appel ? t?moin par la traduction d?un vers de C?sar Vallejo, que vous poursuivez ensuite vous-m?me. Quel sens donner ? cet ? accompagnement ? ?

Il me faut, d?s l?abord, lever une ?quivoque. Le partage entre deux langues, le passage continuel de l?une ? l?autre, si difficilement v?cu par l?enfant que j??tais, n?ont, me semble-t-il, gu?re favoris? en moi une aptitude ? la traduction de po?sie, telle que je l?ai men?e par la suite. Pour paradoxale que cette remarque puisse para?tre, une pareille dualit? dans l?approche et l?appr?hension du monde, sans rel?che ressentie comme irr?parable, m?aurait plut?t persuad? que les idiomes, v?hiculant chacun une vision et une version du sensible, distinctes et parfois m?me oppos?es, ne m?autorisaient qu?? des translations hasardeuses, dict?es par la seule urgence de me faire entendre, et vou?es ? l?erreur. Que les mots dont je disposais, que le langage dont je faisais commerce, s??loignent ind?finiment des choses, c??tait d?j?, pour le disciple ing?nu de Cratyle que je devenais sans le savoir, une sorte de scandale, et davantage encore, une souffrance du c?ur et de l?esprit. Mais s?ajoutait ? cela, par une conjuration maligne, le fait que l?espagnol et le fran?ais, ? travers leur lexique, leur syntaxe, le tissu verbal qu?ils tramaient, accusaient plus cruellement cette distance, privil?giant ici, n?gligeant l?-bas certains registres du r?el ? couleurs, sonorit?s, saveurs ? pour ne retenir que ce qui confortait leur idiosyncrasie ombrageuse ? laquelle il ne m?appartenait pas de me d?rober. Non, je n??tais pas le m?me, d?s lors que je m?exprimais en fran?ais et en espagnol, et il me fallait vivre avec ce d?doublement de la conscience, des mots, des gestes de chaque jour, sans parvenir jamais ? les r?duire. Face ? la pr?sence irr?futable, magnifique, d?un arbre, d?un peu de ciel, ou simplement d?un bol de porcelaine blanche, je ne trouve, aussi loin que je remonte dans ma m?moire, qu?une immense lassitude ? rassembler des signes, choisis en toute h?te, et qui se combattaient. J??tais sur mes gardes, je redoutais ? chaque instant que le langage, ainsi divis?, ne me trahisse, qu?il n?offusque plus que tout l??piphanie permanente du monde qu?il avait pour mission de dire dans son mouvoir et dans sa v?rit?. Je n?ai pas connu cette ? hospitalit? langagi?re ? que Paul Ricoeur ?voque avec ?motion ? propos du traducteur id?al, ? o? le plaisir d?habiter la langue de l?autre est compens? par le plaisir de recevoir chez soi, dans sa propre demeure d?accueil, la parole de l??tranger ?. Pour ma part, o? que je fusse parvenu ? me situer, au c?ur de la langue proprement maternelle ou de celle que je devais ? mon p?re, je demeurais ? mes yeux, comme fatalement, l?intrus, le visiteur importun, l?apatride. ?tre bilingue, ou tendre vers cet ?tat hybride que j?estime intenable, c?est confronter en soi deux horizons, traverser deux espaces mentaux qui ne se confondent que par l?ad?quation illusoire des concepts ? cette chim?re, tenace en nous, d?une grammaire universelle.
Si j?en suis venu, plus tard, ? traduire des po?mes, en d?pit de mes r?ticences ? l??gard de tels transferts idiomatiques, je ne pense pas le devoir ? cette ?preuve incessante, dont j?avais ?t? le th??tre, et que je ne cherchais qu?? distraire de moi. Tout langage verbal me d?cevait, je n?y reconnaissais qu?un discours, n?cessaire sans doute sur le registre de la communication intersubjective, mais confin? dans un r?seau de codes, abandonnant l?imm?diat ? ses ?nigmes, ne d?livrant de lui qu?un double d?color?, exsangue. L?acquisition plus m?thodique des deux idiomes, le choix d?finitif du fran?ais comme langue d?appartenance, ont certes contribu? ? m?assurer mieux dans ma d?marche intellectuelle, les ?tudes que j?ai poursuivies, la profession d?enseignant qui allait devenir la mienne. Je ne faisais, toutefois, que diff?rer mes alarmes, les occulter sous le couvert de quelques convictions secondes qui me tenaient lieu de rigueur. L??criture, d?s l?instant o? je l?ai ressentie, non point comme une mani?re d?ornement formel de la pens?e, mais comme une exigence int?rieure, oui, ces mots, ces phrases soudain concert?es ensemble et qui r?sistaient au d?membrement, ? l?oubli, je leur suis redevable de bien autre chose que d?une gr?ce ?ph?m?re ou du bonheur d?une trouvaille. Je comprenais maintenant que j?avais accord? une importance excessive ? un d?bat qui ne pouvait se r?soudre qu?en dehors des imp?ratifs de l?intelligible. La po?sie ne se souciait nullement des significations ?tablies, elle ?tait seule ? conf?rer aux signes verbaux une charge signifiante qui ?chappait aux crit?res de l?entendement, qui faisait de ces mots, ? quelque langue qu?ils appartiennent, les porteurs d?un sens qui les d?passait sans les d?truire. Ce ? sens plus pur ?, d?autres l?avaient cherch? avant moi, au risque de se perdre ou de retourner au silence. Il ne me suffisait pas de lire ce qu?ils avaient consign? de cette qu?te, voici vingt si?cles ou ? peine hier ; il me fallait entreprendre avec eux l?aventure, p?n?trer au plus profond de cette langue qui ?tait ? jamais la leur, unique, incomparable ? toute autre. Et puisque l??toilement des idiomes, la fabuleuse diaspora de Babel ne me permettait pas d?acc?der, sans le truchement d?un tiers, ? Hom?re, ? Dante, ? Milton, du moins pouvais-je, rien qu?un instant, risquer mes pas dans le sillage de Virgile, accompagner de mes mots la proph?tie d?un enfant neuf et le retour des saisons splendides... J?avais aussi, devant moi, ce foisonnement et cette ampleur de la parole po?tique en langue espagnole, l?appel d?une transparence chez Jean de le Croix, la gravit? farouche de Quevedo, le vertige comme d?sol? de Machado, tant de voix qui me sollicitaient. Je n?ai retenu, au long des ann?es, pour les traduire, que celles, chaque fois plus fortes, avec lesquelles j?entretenais de secr?tes connivences. Ainsi en a-t-il ?t? de l??uvre de Jorge Guillen, toute vou?e au cantique ?merveill? des substances, ? la pl?nitude de l?Ici et du Maintenant. J?ai eu besoin, il est vrai, de la pr?sence quasi charnelle de ses vocables, de la certitude qui les habitait, d?une vigueur qui me faisait d?faut. ?pousant leur enthousiasme, m?essayant ? ne pas le gauchir, je me suis peut-?tre d?tach? quelque peu de ce paysage hivernal, d?vast? par le vide, o? je m?engageais. Traduire Guillen, c??tait croire derechef ? la coh?sion du monde, ? son ordonnance, ? son invuln?rabilit?, sous les esp?ces tangibles du po?me. Et ce po?me que je n?avais pas ?crit, voici que de l?avoir port? jusqu?aux rives de notre langue, il devenait presque le mien.
Cette mani?re d?appropriation, tout ? la fois verbale et spirituelle, ne manquera pas, je le devine, de para?tre illusoire. Je l?ai cependant poursuivie, et bien au-del? de ce que j?esp?rais une transcription honorable des arabesques de Gongora, des fulgurances d?Octavio Paz. J?ai voulu prolonger, ? mon tour, les accents tragiques de C?sar Vallejo, r?cuser le silence qui les avait tranch?s d?un coup, les arracher au b?illonnement d?une bouche. Non pas seulement retenir ces Po?mes humains dans une version qui outrepasserait leurs signes, mais leur offrir un espace o? ils participeraient d?une vie nouvelle, o? ils s?avanceraient avec moi. Un vers de Vallejo, et je lui inventais un avenir qu?il n?avait pu conna?tre, je l?entra?nais dans une suite de cadences, au sens musical du terme, que l?abrupt de sa voix avait laiss? comme en suspens. Ai-je, ainsi faisant, ?t? fid?le au c?ur de l?infid?lit?, selon le v?u impraticable de H?lderlin, me suis-je laiss? prendre au pi?ge d?un simple mim?tisme, moi l??tranger devant une porte ? jamais close ? Il ne m?appartient pas de r?pondre.


Cet ? accompagnement ? ne concerne pas seulement les po?tes ?trangers : vous l?avez pratiqu? aussi, et pas seulement dans Etranger devant la porte, vers le ? seuil ? de ceux qui vous sont chers, peintres et sculpteurs. Un tel ?change suppose une communaut? d?esprit, une pratique parall?le. Quel besoin motivait votre app?tence pour Sima, par exemple, ou Hopper ?

Je n?aborderai ici que bri?vement la relation que j?entretiens avec les images. Il faudrait sans doute, pour la cerner davantage, reprendre d?une autre fa?on le d?bat auquel je me r?f?rais pr?c?demment et qui rel?ve de ma d?fiance originelle devant le langage des signes verbaux et sa capacit? toute probl?matique ? rendre compte, par les moyens dont il dispose, de la teneur du sensible. La peinture, bien ?videmment, qu?elle s?attache ? figurer l?appara?tre des choses ou qu?elle s?en s?pare pour instaurer un univers autonome de lignes, de formes, de couleurs, n?a nul besoin de prendre appui sur ce syst?me conceptuel de repr?sentation, et la libert? dont elle fait usage dans son expression plastique m?a toujours fascin?, tel un horizon imm?diat pour certains, inaccessible pour ceux qui doivent se contenter de mettre des mots, c?te ? c?te, sur une page. Lire les po?mes des autres ne m?avait pas suffi ; contempler un dessin, une gravure, un tableau, ne parvenait gu?re plus ? me satisfaire, mais le dialogue avec eux se r?v?lait singuli?rement plus ardu, puisque mon approche, au mieux, ne pouvait ?tre, en effet, que parall?le, soumise, malgr? moi, ? un parcours discursif. Je m?y suis r?solu pourtant, j?ai ? accompagn? ? ? le terme que vous employez est, h?las, trop juste ? nombre d?exp?riences picturales de notre temps par le biais d??tudes, de commentaires critiques sur l?impr?cision et les limites desquels je ne me m?prenais pas. Quel que f?t mon d?sir, il y manquait cette proximit?, cette adh?rence tactile ? une tache, ? un coup de brosse, ce corps ? corps avec une mati?re palpable que convoquaient mes phrases sans l?atteindre jamais. Si j?ai eu recours au po?me, et plus particuli?rement pour aborder les toiles de Sima, c?est qu?il m?est apparu, ? tort peut-?tre, que le surgissement progressif de la parole, une ? po?etique ? du verbe en mouvement, pouvait entrer en concordance avec ces brassements confus de l??l?mentaire, la formidable cosmogonie qui se g?n?rait sous mes yeux. Le vieil adage de l?Ut pictura poesis presque oubli? aujourd?hui, recouvrait pour moi sa vertu premi?re et m?encourageait ? poursuivre sur ce chemin.
C?est au contraire l??trange, l?inqui?tante fixit? de chaque personnage, de chaque sc?ne, qui m?a requis chez Edward Hopper. Ici, dans une chambre d?h?tel, sur un quai de gare, aux fa?ades anonymes d?une rue d?serte, rien ne bouge, rien, semble-t-il, ne viendra dissiper une torpeur des objets et des ?tres, une attente ind?finie. Je ne parvenais pas ? m?arracher ? ces paysages urbains p?trifi?s, j?aurais voulu percer leur myst?re, p?n?trer leur surface trop lisse, mais je demeurais en dehors comme si une sorte de lecture imm?diate, par trop litt?rale, me paralysait ? mon tour. Il me fallait rompre avec cette hypnose qui, si je m?abandonnais ? elle, me condamnait au mutisme, au ressassement du regard. Il fallait, en quelque fa?on, que le temps reprenne son cours au cadran des horloges, que l?espace ? nouveau s?anime, que cette femme, devant sa fen?tre, finisse de se coiffer, ouvre une porte, retrouve le soleil. Au risque de m??garer dans l?imaginaire, je me suis livr?, d?lib?r?ment, ? une sorte d?effraction du tableau, m?emparant ? mon gr? de tel ou tel ?l?ment de la composition, en modifiant l?ordonnance, sugg?rant un r?cit, tressant les fils d?une intrigue minutieuse, voire saugrenue. Une pareille d?sinvolture, que je ne m??tais jusqu?alors jamais permise avec une ?uvre d?art, je la devais, pour beaucoup, ? cette forme d??criture dont je d?couvrais, non sans ?tonnement, les virtualit?s. Je n?avais pratiqu? la prose que dans un dessein tout intellectuel d??lucidation ; je d?couvrais, maintenant, qu?elle pouvait s?enrichir d?autres aventures, se pr?ter ? l?impr?visible des circonstances, embrasser l?accidentel. Etait-ce, toute neuve pour moi, la tentation du romanesque, une griserie passag?re, ou la d?couverte, gr?ce ? Hopper, de territoires inconnus ? Voil? qu?? la faveur d?une peinture, redoublant la fiction des images par la fantasmagorie d?une histoire, je laissais les mots fomenter ? eux seuls de mouvantes sc?nographies...

Ainsi, comme d?autres po?tes contemporains, vous oscillez entre vers et prose... La prose semble vous attirer pour sa libert?, sa capacit? d?aller et venir, ? l?encontre de son ?tymologie, sa facult? d?embrasser et d?envelopper toute la teneur du monde... Tandis que vos po?mes traduisent plut?t la d?chirure, la perte de substance, se pr?sentant souvent comme une s?rie d?images fixes, voire de peintures de disparus (Fayoum). Par-del? les diff?rences, la voix qui s?exprime est pourtant la m?me. Pouvez-vous vous expliquer sur cette double attirance g?n?rique ?

J?avais ?t? attir?, comme je viens de le dire, par l??criture en prose, mais je ne pensais pas qu?elle d?t interf?rer avec le travail du po?me, ses exigences, ses options. La prose relevait ? mes yeux de l?ordre du narratif, de la relation lin?aire et progressive, et cette mani?re qui ?tait la sienne d?avancer, pas ? pas, ? travers l?espace et le temps ne pouvait en aucune fa?on se comparer, ? plus forte raison s?associer au bouleversement imp?rieux des cat?gories, ? ces correspondances myst?rieuses entre les signes du monde, qui demeuraient le propre de la po?sie. Certes, je ne d?niais nullement ? la prose ses capacit?s d?invention et de repr?sentation, j?admirais ses architectures imposantes, de Don Quichotte ? Moby Dick, et peut-?tre jusqu?? l?Ulysse de Joyce. Ce g?nie romanesque, j?avais tenu ? lui rendre hommage dans un petit livre qui m?est cher, m?me si, venant d?un po?te, il ne suscita gu?re d??cho, Choses lues. J?y laissais libre cours ? ma m?moire, ? ses m?andres, ? ses divagations, pour faire surgir de l?ombre et revenir sur la sc?ne de mon r?cit les figures du prince Muichkine, de Quentin Compson, d?un Cur? de campagne qui n?a pas de nom, comme si Doisto?evsky, Faulkner, Bernanos, consentaient, un moment, que mes phrases se m?lent aux leurs, ces d?rives et d?tours aux destins qu?ils avaient foment?s. Mais mon ?criture, d?s lors que je revenais au po?me, ne trouvait l? aucun lieu d?ancrage.
Si je m?interroge, aujourd?hui, sur cette place toute particuli?re que la prose est venue prendre au c?ur de mon exp?rience po?tique, il me faut rejoindre par la pens?e ce recueil lentement ?labor?, difficilement men? ? son terme, auquel j?ai donn? le titre, en v?rit? explicite, de Quelqu?un commence ? parler dans une chambre. C?est, en effet, dans l?espace ? la fois quotidien et m?taphorique d?une chambre que s?est op?r?, autant que je puisse en fixer l?origine, non pas une ? oscillation ? entre vers et prose, mais une sorte d??quilibre ou de distribution ?quanime entre ces deux formes. Une chambre ? avec tout ce qu?elle avait retenu d?un pass? douloureux dont je ne parvenais pas ? m??loigner, sept jours v?cus hier et qui s?inscrivaient, telle une histoire ? jamais interrompue, dans une suite de po?mes brefs, modul?s sur une m?me mesure, monotone, lancinante comme la pluie d?un certain mois de septembre qui ne cessait plus. Cette chambre encore, mais au petit matin, lorsque je tentais de m?accorder ? la lumi?re neuve, ? ce retour des choses famili?res, des gestes qui r?concilient, m?essayant ? des rythmes moins heurt?s o? la voix s??levait peu ? peu, d?un simple vers jusqu?? la compl?tude esquiss?e d?un po?me en forme de sonnet, pour redescendre ensuite, docile au mouvement des ombres, vers l?unique lin?ament du soir. Mais au dedans de cette chambre immobile, demeurait aussi, comme captif de son mutisme, le temps vou? ? la nuit. Je n?avais ?crit, jusqu?alors, qu?aux heures claires, j?avais besoin que les profils s?accusent, que les ar?tes me blessent par leurs ?vidences, que la rectitude du soleil ? midi d?nonce les artifices et les sortil?ges de l?ind?finissable. J?abandonnais la nuit ? ses vertiges, ? ses ordonnances ?quivoques, je ne cherchais qu?? la traverser d?un bond, d?un sommeil sans r?ves. Et c?est elle, pourtant, qui s?est offerte ? moi, qui m?a tendu sa ? main amie ?, celle que n?avait pas rencontr?e Rimbaud, et qui m?a aid? ? me d?prendre de ma d?fiance toujours aux aguets. Oui, c?est ? elle que je dois, dans cette chambre o? veillait une lampe, d?avoir ?prouv? le temps, non plus sous le harc?lement des minutes, mais s?approfondissant, se d?ployant en une dur?e qui s??non?ait comme une longue phrase ? peine murmurante et que j??coutais maintenant, et que je faisais mienne. Il ne s?agissait plus d?agripper, en toute fi?vre, quelques bribes de l?instant, mais de se laisser porter par cette houle bienfaisante, dans un acquiescement de la conscience vigile et du corps. Sans doute est-ce ? la faveur de cette tr?ve inesp?r?e entre les assauts du jour que j?ai commenc? d??crire, l?une apr?s l?autre, sans me soucier de la forme qui s?imposait ? elles, les pages en prose que j?allais r?unir plus tard, et qui, simplement appel?es Phrases, la nuit, formeraient la partie centrale, nodale, de mon livre de po?mes. A la verticalit? de l??criture que me dictait le jour, il m?apparaissait n?cessaire d?associer cette dimension comme horizontale, cette extension profuse dans l??tendue que la nuit venait de me r?v?ler ? et la prose, telle que je l?appr?hendais, pouvait y r?pondre. Renon?ant de la sorte ? la partition sourcilleuse que j?avais jusqu?alors maintenue entre ces deux modes d?expression, je ne me laissais pas guider par le caprice ou l?ambition de rompre avec l?autonomie des genres, je ne faisais peut-?tre qu?ob?ir ? l?eurythmie secr?te du monde, ? cette alternance de systoles et de diastoles qui gouverne aussi bien l?univers que le cours biologique de nos cellules, de nos pens?es, de nos gestes. La prose retenait dans les mots cette respiration plus ample qui succ?de aux saccades, aux sursauts du c?ur, ? la folle d?pense des journ?es. Elle n?offusquait pas l?ardeur du po?me, elle lui permettait seulement de reprendre haleine dans le silence des heures lentes, dans une chambre o? reposait la nuit.

Votre dernier livre, Morceaux de ciel, presque rien, plus encore que les pr?c?dents, ?voque un monde du peu, du presque rien, comme l?indique le titre. Toute substance semble s?y d?rober (? l?espace est creux d?s que ma main le touche ?, ?crivez-vous), comme si la lumi?re qui pourrait lui donner corps venait ? manquer dans ce ciel en morceaux, o? les dieux sont devenus si petits que les oiseaux les picorent comme des graines... Comment la parole po?tique parvient-elle ? se tenir au plus pr?s de ce qui n?existe plus qu?? peine, dans un monde de si peu d??tre ? S?agit-il toujours, comme vous l??crivez dans L?image prise au mot de ? Ne dire ni/ la craie, le corps, le tangible ?, pour ? travailler en de??, traquer le souffle ? dans lequel peut seul advenir ? le mot juste, le bleu/ pris dans le bleu ? ?

Je redoute, il est vrai, que la parole ne se prononce trop vite, que les mots d?un po?me, par trop d?assurance, ne violentent le monde qui m?entoure et ne le r?duisent ? quelque formulation aussit?t reconnue comme sa v?rit?. Car le monde, pour solide et substantiel qu?il apparaisse, est fragile, sa permanence toujours menac?e, et vouloir s?en saisir avec la pr?cision implacable des signes tout comme avec la rudesse d?une main, c?est d?j? compromettre son ?quilibre, d?chirer l??toffe de l?impond?rable, suspendre le balancement d?une branche et l?intelligence qu?elle entretient avec l?envol d?un oiseau. Il faudrait, mais comment y parvenir, que le po?me ne se pose pas, qu?il imprime sur la page et pour l??il mental une mani?re de trac? fugitif et qu?il s?efface. Je suis loin de pouvoir y pr?tendre, et cette apesanteur que je convoque, voici que, la nommant, je sais qu?elle m??chappe et que l?intervalle se creuse toujours plus entre l??tre et le dire, et que je dois m?y r?soudre. Je r?ve d?un po?me qui prolongerait ce regard longuement port? sur le spectacle le plus simple ? une fleur dans un vase, la courbe d?une colline, l??clat d?un caillou. J?imagine une phrase qui ne ferait qu?effleurer l??corce du visible et qui n?aurait de valeur que par cette rencontre impalpable o? la distance et les mots qui s?y attardent viendrait s?abolir. Est-ce r?clamer de la po?sie ce qui ne rel?ve que du silence ? Je continue d??crire, comme si l?espoir ne me quittait pas de rejoindre, apr?s tant de fatigues, ce lieu par-del? tout lieu.

Dans ce monde que l?on pourrait dire en limbes, o? se d?robe jusqu?au palpable, l?extr?me limpidit? recherch?e est toujours menac?e, notamment par l?exc?s de paroles. Ce n?est pas tant le risque du mensonge que vous conjurez alors que l?opacit? li?e ? la substance m?me du langage. ? Et si, tant de paroles dites, la parole/ s?obscurcissait/ je vous en prie, ne venez pas me barrer la route,/ s?parer mon ombre de moi ?.

Sur la page, le vers semble alors s?inscrire en filigrane, ? travers des ? ?corces ? (titre d?une partie de Morceaux de ciel) de po?mes proches du ha?ku. D?s lors, c?est la finitude seule, l?extr?me fragilit? de cette vie que rend palpable cette ?criture. Que pouvez-vous dire de cette sagesse presque posthume qui s??nonce avec tant de calme dans ces pages ? Qui parle l?, et depuis o?, lorsque vous ?crivez : ? J??tais mort et je suis/ revenu/ (...) je n?ai plus/ de nom, plus de visage/ je suis l?, j??tais l? depuis toujours ? ?


Votre question, si directe, m?embarrasse, et je me sens presque incapable d?y r?pondre, sinon en recourant ? une sorte de lucidit? seconde, ? un difficile retour sur moi-m?me, au ressouvenir de certaines ?preuves dont je ne puis parler, aujourd?hui encore, sans beaucoup de scrupule. Je ne suis gu?re parvenu ? l?apaisement de tout l??tre que vous appelez ? sagesse ? et que vous semblez lire dans les vers de mon dernier livre. Par une gr?ce qui nous fait d?faut, le po?me, parfois, a la chance de se conjuguer au mode optatif, et c?est ? lui de susciter ? travers les mots, et pour ceux qui les d?chiffrent, ces moments de qui?tude que le pr?sent de l?exp?rience nous refuse inexorablement. Il n?existe, en effet, de sagesse qu?id?ale ou ? posthume ?, et ce qualificatif si myst?rieux, vous l?employez, je crois, avec justesse ? propos d?un travail d??criture qui n?appartient pas totalement au pass? de ma vie. Pour rejoindre l?autre rive, pour se r?veiller un matin avec moins d?effroi, il importe d?avoir ?prouv? dans la chair et jusque dans les fibres de la conscience cette immense d?perdition, cet effacement des rep?res et des certitudes que signifie la mort, quand elle frappe au plus pr?s.
Je n?avais rencontr? la mort que dans les livres et les images. Solennelle ou tragique, elle demeurait une all?gorie, elle ne m?affectait pas. Elle ne faisait que rendre plus pr?cieuse, plus urgente, cette invite des choses et des hommes ? partager une richesse qui, d??tre cern?e par le temps, exigeait qu?on s?en empare et qu?on la d?pense. Le monde, ainsi que le proclamait Jorge Guillem, ?tait bien fait. Et son assise, d?un coup, a vacill? pour moi ; il ne m?a propos? qu?un chaos, une b?ance. J?aurais pu reprendre ? mon compte la phrase terrible de Mallarm? : ? je suis parfaitement mort ? - et me taire, ou bien, s?il m??tait donn? de poursuivre, m?effacer en tant que sujet, de telle sorte que les mots, s??rigeant seuls par-del? le d?sastre, viennent parfaire mon occultation. Je n?ai pas r?pondu ? cet appel vertigineux que je r?v?re pour sa grandeur et qui m?effraie par sa lumi?re noire. Je me suis attach? ? croire que les disparus de la terre n??taient pas morts tout ? fait, si nous leur accordions un espace dans nos paroles, un semblant de salut, du moins une survie qui se nourrirait de notre souffle. Cette voix qui demeurait la mienne, et dont je ne souhaitais pas qu?elle se confine dans un soliloque, je l?ai pr?t?e aux effigies de Fayoum, ? ces visages que la poussi?re des si?cles avait ?pargn?s, ? ces l?vres tremblantes. Je n?ai peut-?tre ranim? qu?un th??tre d?ombres, n?importe, il ne me quitte plus. Je ne sais s?il m?assure le r?confort d?une pr?sence, mais il rend la solitude de mes paroles moins lourde ? porter. Et que j??coute parler au-dedans de moi le vieux roi Lear, que je le suive derechef sur cette lande o? il s??loigne, je ne ravive pas ma blessure, je m?aper?ois qu?un autre, depuis toujours, m?a pr?c?d? dans une qu?te insens?e de l?absente, de celle qui ne reviendra plus. Je dois ? ces compagnons fragiles de mes errances un peu de cet apaisement auquel vous donnez le nom de sagesse, une sagesse qui a travers? l?obscur.

Vos po?mes sont tr?s travaill?s par la d?coupe, la d?liaison et la s?paration. Tr?s souvent, l?on retrouve une structure par couples de vers dont le second vient isoler un ou deux mots. Comment parvenez-vous ? concilier les exigences d?unit? du po?me avec la recherche d?une musique et d?un rythme singuliers ?

Que le po?me se pr?sente sur la page comme une configuration de mots que l??il d?couvre dans sa pr?sence imm?diate et qui lui impose une sorte de parcours imp?rieux, c?est l?, assur?ment une ?vidence ? laquelle je ne puis me soustraire. D?coupes du vers ou de la s?quence, syncopes dans le lacis des lignes, espacements, tout concourt ? une appr?hension que je qualifierai de spatiale, assujettie ? la vue, entretenant avec celle-ci une relation privil?gi?e, quasi exclusive. Je crois ne pas me tromper en affirmant que cette primaut? du regard n?a fait que se manifester toujours davantage, quelque forme qu?elle ait prise, ? travers les exp?riences les plus neuves de la po?sie fran?aise du XXe si?cle. Sans doute, me semble-t-il, doit-on ? Reverdy la meilleure formulation, aussi pr?cise que tranchante, de ce que j?appellerai le principe fondateur d?une po?tique toute visuelle. ? Pour moi, je le dis nettement, il n?y a absolument qu?un moyen de contact entre le po?me et celui qui veut en prendre connaissance, c?est l??il ?. Et passant, en toute logique, de la r?ception du po?me ? sa gen?se et ? son accomplissement, Reverdy, l?admirateur fervent de Braque, de Picasso, de Juan Gris, n?h?sitait pas ? ?crire : ? La page attend la plume, comme la toile le pinceau ?. Ce superbe parall?le avec l?acte pictural aurait bien des raisons de me s?duire, s?il n??tait assorti d?un rejet d?finitif de toute po?tique qui prendrait appui sur une autre virtualit? du langage, cette dimension orale, et donc auditive, inh?rente aux signes verbaux : ? les musiciens sont l? avec leurs notes pour satisfaire nos oreilles. La po?sie lyrique est morte dans une interminable agonie depuis l?invention de la typographie ?. Ce verdict sans appel, qui date des derni?res ann?es de sa vie, Reverdy, par bonheur, n?en a gu?re tenu compte dans une ?uvre o? la disposition graphique, pour subtile qu?elle soit voulue, cache assez mal une invention m?lodique tr?s singuli?re et des accords discrets.
Je ne m?sestime pas de telles recherches plastiques, je pense m?me les avoir pratiqu?es sans r?ticence au d?part de mon ?criture, attentif ? cette distribution ?labor?e des signes, ? cette v?ritable mise en sc?ne des ?l?ments du po?me dans l?espace bi-dimensionnel qui s?offrait ? moi. J?en ressentais cependant le p?ril et l?insuffisance ; d??tre ainsi assign?s ? des figures closes, ? des profils durs, les groupements de mots perdaient de leur mouvoir, cristallisaient en multiples parcelles autonomes. Je m?appliquais ? un dessin exact, mais la continuit? et l?essor du trait ?taient sans cesse menac?s de brisures, de segmentations lacunaires, assi?g?es de blancheur. A ce risque de dislocation formelle contre lequel je ne trouvais pas de parade, s?ajoutait un souci plus grave, celui d?avoir ?cart?, sinon rejet? du po?me, ce qui, ? l?origine, et pour longtemps, avait particip? de sa nature propre, orient? son devenir, d?termin? ses fins : la prof?ration d?une parole et son alliance avec la voix. Renon?ant ? leur claustration implacable, ? l?h?g?monie de la chose ?crite, il importait que les mots recouvrent un volume, une teneur charnelle dans la bouche, une v?ritable mat?rialit? sonore. Cette rythmique visuelle dont je les avais investis, jusqu?alors pr?pond?rante, devait se doubler, m?me au cours d?une lecture silencieuse, de scansions perceptibles par l?oreille, de tempos diff?rents qui pr?cipitent ou retardent le flux verbal, de telle sorte que le po?me, d?sormais, ne se pr?sente plus sous les dehors d?un texte ?pousant l??tendue de la page, mais bien plut?t comme une partition orchestrale, qu?il appartiendrait au lecteur de d?chiffrer et de suivre dans son d?veloppement m?lodique. Le po?tique devait s?allier au prosodique, si du moins celui-ci ne se r?sumait pas, comme on feignait de le croire, ? de pures contraintes m?triques et ? des codes de versification. Qui ne se souvient de la formule fameuse de Mallarm? : ? la po?sie, proche l?id?e, est musique par excellence ? ? Encore est-il n?cessaire de pr?ciser le sen que Mallarm? conf?rait ? cette notion de ? musique ?... Je m?autorise ? penser ? et c?est ? quoi j?esp?re me tenir ? qu?il ne s?agit pas uniquement de la musicalit? inh?rente aux sons des vocables, tels qu?ils s?organisent et se distribuent dans l??laboration de la mati?re po?tique ? assonances, allit?rations, jeux de syllabes longues et br?ves ? mais en v?rit? de la poursuite d?une harmonie plus vaste, qui r?git aussi bien les constellations que le souffle qui nous porte, et chacun de nos pas. Le po?me est l? pour en t?moigner avec ses mots ouverts, cette voix qui s?adresse ? l?autre, comme un geste d?accueil, une promesse d?unit?.

Il reste un dernier point que j?aborderai sans d?tour, si vous le voulez bien. Que peut nous dire le romancier qui, sous pseudonyme, fut r?compens? par un prix ?

Votre curiosit? est insatiable, mais je vous pardonne, et je vais m?efforcer d?y r?pondre. Ce romancier, plus exactement cet auteur de nouvelles que vous avez d?busqu? dieu sait o?, s?est empar?, un jour, de ma plume, et non sans quelque effronterie, m?a rel?gu? plusieurs mois dans l?ombre. Je n?ai pas cru bon de m?opposer ? ses divagations, puisqu?au demeurant elles n?empi?taient pas sur mes provinces d??critures. Les ? vies parall?les ? qu?il s?inventait ne devaient rien ? Plutarque, mais plut?t ? des r?miniscences de Sterne, de Swift, de Raymond Roussel. Il avait lu, ? coup s?r, bien des livres de ma biblioth?que, ceux que je n?ouvrais presque plus, et il se permettait, sans vergogne, de les entrem?ler joyeusement. Peut-?tre songeait-il aussi ? m?affranchir d?une certaine r?v?rence qui me semblait de mise quand on aborde la litt?rature ? Dirai-je que je l?enviais un peu ? J??tais prisonnier de ma t?te, de mes pens?es, de mes fa?ons de sentir ? et lui, comme par enchantement, changeait sans cesse d?identit?, de condition, d?humeur, de visage. Il jouissait d?une libert? d?allure, d?une ?tonnante vivacit? d?esprit dont j??tais malheureusement d?pourvu. Comment pouvait-il, ? son gr?, se glisser dans la peau de tant de personnages, devenir croupier de casino, faussaire, agent de change, et m?me chien ? Etre un seul, c?e?t ?t? pour lui mourir de tristesse. A la signature ind?l?bile d?un nom, il pr?f?rait le palimpseste des h?t?ronymes. Sans doute, ? mon insu, avait-il consult? Fernando Pessoa.... Je ne voyageais que rarement, je redoutais les paysages nouveaux, les ?motions inopin?es, le moindre accroc ? mes habitudes. Si j?en crois la biographie qui figure au revers de son ouvrage, il vogue, lui, d??le en ?le ? bord d?une go?lette, il fr?quente des lieux o? je n?oserais pas me risquer. Le succ?s de son livre, tout relatif qu?il fut, m?a rempli d?inqui?tude. Cet auteur couronn? n?allait-il pas revendiquer davantage de place ? ma table, me contraindre, qui sait, ? ne tenir aupr?s de lui que le r?le ingrat de copiste, de scribe m?ticuleux ? Est-ce lui qui m?a quitt?, ai-je eu le courage de lui fermer ma porte ?
Il m?arrive, quelquefois, de penser ? cet hurluberlu avec une sorte de tendresse et une pointe de m?lancolie. Il ?tait peut-?tre le double enfantin de moi-m?me, le reflet de mes r?veries dans un miroir d?formant.

Tags: Claude Esteban

Publicado por gala2 @ 12:24  | ENTREVISTAS
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