Domingo, 03 de junio de 2007
SOBRE SAINT JOHN PERSE


Saint-John Perse (1945-1960) une po?tique pour l'?ge nucl?aire : textes r?unis par Mireille Sacotte et Henriette Levillain, Paris, Klincksieck, 2005.

? Et c?est ainsi que le po?te se trouve aussi li?, malgr? lui, ? l??v?nement historiquei ? : actualit? de Saint-John Perse ?

? L??uvre de Saint-John Perse appara?t dans une superbe solitude ? : tels ?taient les premiers mots de Po?tique de Saint-John Perse, livre fondamental de Roger Caillois sur le po?te. Superbe solitude voulue par Perse, qui se tiendrait ? distance de l?histoire et de ses contemporains, inactuel et intemporel ? Cela correspond parfaitement ? l?image qu?a forg?e Saint-John Perse de lui-m?me, dans l??dition de ses ?uvres compl?tes dans la Pl?iade. N?a-t-il pas ?crit ? Roger Caillois, son ami et son critique que son ?uvre ?tait ? hors du lieu et du temps ii? ? Le colloque ? Saint-John Perse (1945-1960) une po?tique pour l'?ge nucl?aire ? qui s'est tenu les 23 et 24 janvier 2004 ? la Sorbonne entend pr?cis?ment reconsid?rer cette question, les communications ayant pour but de replacer le po?te et son ?uvre dans l?histoire.

C?est aux ?tats-Unis qu?Alexis Leger, qui a quitt? la France en 1940, renoue avec la po?sie (il n?avait pas publi? de recueil depuis Anabase en 1924), avec Exil. Suivront les grands po?mes de la maturit? : Neiges, Pluies , Vents, et Amers. Le prix Nobel le couronnera en 1960. Ces recueils, appel?s commun?ment ? po?mes am?ricains ?, plac?s sous le signe de l?exil, montrent un renouveau de l??uvre du po?te qui est loin de se d?tourner des probl?mes de son temps. C?est en 1945 que commence l??ge nucl?aire, avec la mise au point de la bombe atomique et le bombardement d?Hiroshima et de Nagasaki en ao?t 1945. Ce colloque montre que Saint-John Perse n?y est pas insensible comme le montre le Discours de r?ception du prix Nobel de 1960 :

? Face ? l??nergie nucl?aire, la lampe d?argile du po?te suffira-t-elle ? son propos ? ? Oui, si d?argile se souvient l?hommeiii. ?

Ce confrontation de Saint-John Perse ? l?Histoire se fait en trois grandes ?tapes : le colloque examine les liens du po?te avec ses contemporains (po?tes et critiques), puis ses rapports avec la pens?e d?auteurs marquants du vingti?me si?cle comme Bergson, Teilhard de Chardin et enfin l?image qu?il a de la science du temps et particuli?rement d?Albert Einstein, ?voqu? dans le Discours du Nobel, v?ritable art po?tique de Perse.

Comment ?tait per?u Saint-John Perse dans les ann?es 1940 et 1950 ? Michel Murat remet le po?te en contexte et montre que son ?uvre est soumise au rythme de l?histoire. Catherine Mayaux s?interroge sur la r?ception du po?te dans la critique de l?apr?s-guerre : il est litt?ralement encens? par la critique qui voit en lui un auteur proposant des valeurs, une morale pour notre temps, ? l?oppos? des tenants de l?existentialisme et de Camus. Comme le dit Catherine Mayaux, ? toute cette litt?rature critique ressasse dans ses profondeurs le v?cu encore proche et terrifiant de la guerre, l?effondrement physique et moral des ?jours de honte?. ?

? Vents constitue le plus beau po?me d?actualit? que l?on ait jamais ?crit de nos joursiv. ?

? Nul plus que Saint-John Perse, et en termes plus path?tiques, n?a ?voqu? la d?route pr?sente de l?histoire et l?avilissement de l?homme, l?ab?me que nous voyons aujourd?hui se creuser devant nous, contre nousv. ?
Mais on loue particuli?rement la morale propos?e par le po?te, refusant le nihilisme et une philosophie r?duisant le monde ? l?absurdit?. Perse, ? po?te de gloire ? comme disait le critique Maurice Saillet, devient un ap?tre du mouvement, du vitalisme. L?aspect ?pique de son ?uvre est constamment lu comme une invitation ?nergique ? la vie. On lui reconna?t le m?rite d?avoir mis l?homme au centre, d?en donner une image grandie, contrairement ? la philosophie de l?absurde. Ainsi, Ren? Girard a montr? que Perse reprenait une vision relativiste du monde pour reconstruire un ordre ? partir du chaos. La critique voit dans l??uvre de Perse une v?ritable pens?e de l?histoire, dans laquelle le pr?sent est rapport? ? un pass? imm?morial, ? une ? ?pop?e primitive ? (Ga?tan Picon). Mais face ? cette critique laudative et enthousiaste, pointe une pens?e du soup?on : Cioran s?interroge sur la validit? du ? lyrisme contin?ment triomphal ? du po?te ; Jaccottet, lui, critique chez Perse la ? nostalgie du c?r?monial ? et lui reproche de ne pas prendre en compte la fragilit? de la po?sie, condamn?e selon lui ? la bri?vet?, au fragmentaire, ? la difficult? d?expression. On conna?t la fameuse r?flexion d?Adorno sur l?impossibilit? d??crire de la po?sie apr?s Auschwitz. Cette question, selon Jaccottet, Perse n?y r?pond pas, ne la prend pas en compte. Bref, on loue l?actualit? du po?te, tout aussi bien qu?on lui reproche son inactualit?.

Didier Alexandre s?interroge sur le lien entre le po?te et le savant dans les ann?es 1950. Il montre comment la figure du po?te est constamment rapproch?e de celle du savant , notamment dans le Discours de r?ception du prix Nobel de 1960, o?, apr?s avoir ?voqu? la figure d?Einstein, Perse fait de la po?sie un mode de connaissance analogique, d?passant la science :

? Par la pens?e analogique et symbolique, par l?illumination lointaine de l?image m?diatrice, et par le jeu de ses correspondances, sur mille cha?nes de r?actions et d?associations ?trang?res, par la gr?ce enfin d?un langage o? se transmet le mouvement m?me de l?Etre, le po?te s?investit d?une surr?alit? qui ne peut ?tre celle de la sciencevi. ?

Cette conception de la po?sie comme mode de connaissance, inspir?e par Heidegger, est totalement ? contre-courant des objectifs de certains contemporains de Perse, ? comme Ponge et Jaccottet. Didier Alexandre montre comment Ponge et Jaccottet refusent toute comparaison entre po?sie et science. Ponge part de l?absurdit? du monde et propose une po?sie de l?objet. Jaccottet, dans Le?ons, montre l?invalidit? de la science et de la po?sie face ? l?agonie et ? la mort.

Ainsi, la remise en contexte de l?auteur de Vents souligne ? la fois son actualit? et son inactualit?.

La seconde partie du colloque pose la question des rapports entre Perse et des penseurs qu?il a lus comme Bergson et Teilhard de Chardin. Dominique Combe propose une lecture bergsonienne de l??uvre, travers?e par l?h?ritage du philosophe de La pens?e et le mouvant. Perse poss?dait, en effet, de nombreux livres de Bergson, dont une ?dition originale de L??volution cr?atrice (1907), dans sa biblioth?que personnelle, aujourd?hui conserv?e par la Fondation Saint-John Perse d?Aix-en-Provence. Leger a ?t? marqu? par la pr?dominance de l?intuition sur le concept de Bergson, par sa philosophie spiritualiste s?opposant au kantisme et au positivisme, que Perse n?appr?cie gu?re. Ce primat de l?intuition sur la pens?e conceptuelle, on le retrouve dans le discours du Nobel. L?attention au r?el, l?id?e d?une continuit? de la dur?e de Bergson se retrouvent chez Perse, qui montre dans Vents que l?histoire est un mouvement incessant, un ?lan. Po?te du mouvement, po?te de l??pop?e, Saint-John Perse illustrerait dans Vents et Amers l?? ?lan vital ? th?oris? par Bergson. D. Combe rappelle ainsi une lettre de Saint-John Perse de 1955, qui figure dans l??dition des ?uvres compl?tes dans la Pl?iade (orchestr?e par le po?te lui-m?me en 1972) et qui ?voque le po?te ? en symbiose avec la vie propre du po?me ?, ? emport? par l??lan vitalvii ?.

Dans le m?me esprit, deux articles s?interrogent sur les liens entre Teilhard de Chardin et Perse. Il n?est pas certain que Perse ait lu Teilhard (aucun livre du J?suite dans la biblioth?que du po?te) mais on retrouve des pens?es communes ? ces deux auteurs, tous deux fervents lecteurs de Bergson et de Dante. Chez eux, la science est pr?sent?e comme une base mais ne suffit pas : il faut d?passer la science pour arriver ? une connaissance du monde. Selon Marie Gil, on trouve chez Teilhard et Perse la m?me id?e d?une ?volution du monde mais pour Teilhard, le monde ?volue vers un dieu personnel, alors que pour Perse, agnostique, l??volution ne conduit ? aucun dieu personnel mais ? un triomphe de l?homme. Marie Gil, tra?ant des liens entre ?criture po?tique et mystique, ?crit : ? le mouvement de la po?sie partage avec le mouvement mystique d? ?tre retour au langage de l?enfance ?.

Enfin, certains articles ?tudient la repr?sentation des sciences et des savants dans l??uvre de Perse : Mireille Sacotte recense les figures de savants chez le po?te, des ? vieux naturalistes fran?ais ? du XVIIIeme si?cle d?Oiseaux (1963) ? Einstein lui-m?me, ? le plus grand novateur scientifique de ce si?cle, initiateur de la cosmologie moderne et r?pondant de la plus vaste synth?se intellectuelle en termes d??quation ? selon le discours du Nobel, en passant par les g?ologues, l?ornithologue am?ricain Audubon de Vents et le r?v?rend Duss, auteur d?un trait? sur la flore des Iles, qu?Alexis Leger a lu dans sa jeunesse, inscrit en filigrane dans les premiers po?mes. Le savant devient un personnage des po?mes, au fur et ? mesure que l??uvre progresse dans le temps, tout comme le Po?te, qui appara?t dans Vents et Amers. En effet, combien de savants lus, repris par collage, traversent cette ? po?sie encyclop?dique ? (pour reprendre l?expression de Caillois)? Mais le savant est aussi ?voqu? comme mod?le, comme coll?gue et comme disciple dans le discours du Nobel :

? Du savant comme du po?te, c?est la pens?e d?sint?ress?e que l?on entend honorer. Car l?interrogation est la m?me qu?ils tiennent sur le m?me ab?me, et seuls, leurs modes d?investigation diff?rentviii. ?

Et si le po?te s?int?resse au savant, le savant s?int?resse aussi au po?te, comme le montre Claude Thi?baut en citant des jugements de Leprince-Ringuet et Hubert Reeves qui reprennent les mots du discours du Nobel.

L?int?r?t de Perse pour la science est un int?r?t de lecteur, de curieux, d?esprit encyclop?dique et d?autodidacte : dans son article, Antoine Raybaud, qui a explor? les dossiers du po?te conserv?s ? la Fondation Saint-John Perse, montre que Leger avait constitu? un dossier sur Einstein, ? partir de coupures soulign?es du New York Times et de la S?lection hebdomadaire du Monde, faisant la n?crologie du c?l?bre physicien mort en avril 1955. Ce que Perse a soulign?, c?est la pr?sentation d?Einstein en g?nie, qui a eu l?intuition de la relativit? ? 26 ans. A. Raybaud propose ensuite une lecture d?un passage de Vents (III, 2) qui pourrait ?voquer les premiers essais atomiques de Los Alamos, en montrant comment l??v?nement est racont? comme une nouvelle apocalypse mais aussi comme la r?v?lation d?un ordre par-del? le d?sordre de la mati?re : ? Tu te r?v?leras ! Chiffre nouveau ! ?. On le voit, quand Perse s?int?resse ? la science, il le fait en ?crivain, crayon en main, lisant et reprenant des informations qu?il int?gre dans sa cr?ation, tout comme il avait int?gr? des extraits de trait?s de botanique dans ses premiers po?mes.

L?intervention d?Henriette Levillain cl?t ce colloque : elle s?int?resse ? la derni?re phrase du discours du Nobel, souvent ignor?e par la critique : ? C?est assez pour le Po?te, d??tre la mauvaise conscience de son temps. ?.

Henriette Levillain propose de lire cette clausule comme une attaque adress?e ? Albert Camus, prix Nobel en 1957, d?c?d? en janvier 1960. En effet, Perse, comme il l?avouait ? Claudel dans des lettres datant des ann?es 1940-1950, m?prisait l?existentialisme de Sartre et la pens?e de Camus, qui amoindrissaient l?homme, et se d?tournaient de la recherche du divin dans le monde pour se contenter d?en constater l?absurdit?. Camus, ? qui on avait reproch? son silence sur la guerre d?Alg?rie, serait la ? mauvaise conscience de son temps ?.

Ce colloque permet de remettre Perse dans le contexte culturel de son ?poque. Loin de b?tir une ?uvre inactuelle, ?loign?e de la r?alit?, Alexis Leger a cr?? en fonction de son temps, en s?opposant ? certaines tendances de ses contemporains (existentialisme, po?sie de Ponge, pour qui ? le monde muet est notre seule patrie ?, po?sie fragile et pr?caire de Jaccottet), en ?voquant des ?v?nements de son temps ? sa mani?re, en les r?inscrivant dans un vaste mouvement de l?histoire, imm?morial. Po?te de gloire, Saint-John Perse a su m?nager une place pour la po?sie, ?gale voire m?me sup?rieure ? la science, faisant de la po?sie une ? science de l?Etre ?, comme il le dira dans son discours sur Dante en 1965.

? J?ai accept? pour la po?sie l?hommage qui lui est ici rendu, et que j?ai h?te de lui restituerix. ?


par Nicolas Cremona
Publi? sur Acta le 30 janvier 2006



Notes :


i Discours du Nobel, in O.C., Pl?iade, p 446.
ii Lettre ? R. Caillois du 26 janvier 1953, Correspondance SJP ?R.Caillois, p 102.
iii Discours du Nobel, in O.C., Pl?iade, p 446.
iv Rolland de Reneville, cit? par C. Mayaux, page 39.
v Pierre Guerre, Saint-John Perse et l?homme, Paris, Gallimard, 1955, cit? par C. Mayaux, page39.
vi Discours du Nobel, in O.C., Pl?iade, p 444.
vii O.C., Pl?iade, p 992.
viii Discours du Nobel, p 445.
ix ibid, p 443.


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Nicolas Cremona , "Saint-John Perse, le po?te et l??v?nement", Acta Fabula, Printemps 2006 (volume 7, num?ro 1), URL : http://www.fabula.org/revue/document1153.php

Tags: saint john perse

Publicado por gala2 @ 1:54  | POETAS
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Comentarios
Publicado por Senocri
Jueves, 07 de junio de 2007 | 11:55
He le?do con gusto a Perse, pero en castellano. En franc?s me cuesta. Y ese modo de universalizar y retrotraerse, para explicar su mundo, a im?genes de tiempos pasados, es muy atrayente y singular. Lo elogia Senghor.