Les Vertus. Voici que ton fils est grand…
(...)Voici que ton fils est grand, Marie, il te regarde à présent avec des yeux étrangers. Tu sais tout de lui, mais comment pourrait-il te connaître ? Avant qu'il te haïsse, retire-toi. Il faut le laisser agir seul et qu'il croie t'oublier, comme le cœur de sa poitrine. Il faut qu'il te domine si tu veux qu'il t'égale. Laisse-le créer un Dieu à son image pour qu'il sache le goût du néant où tu n'es pas, et qu'il te retrouve un jour dans le déchirement de l'esprit, comme tu le fis dans le déchirement de la chair. Sois une femme entre les femmes, fonds tes paroles au bruit des vagues, remonte au ciel, Étoile de la Mer…
Notre-Dame, Cœur des Villes, au cœur sept fois transpercé, le ciel entier te couronne, le monde bat sous tes pieds. L'Église est ton lourd manteau, sous le couvert de ses plis, tu tiens secret les reproches et parfais en indulgence les doctrinaux de ton Fils. Ton seul petit doigt levé donne vacance à l'enfer, le sourire de tes yeux change la mort en lumière.
La lait de Marie coulait dans les paroles du Christ, mais il maudit le figuier qui ne portait pas de figues, il insulta les Pharisiens et chassa les marchands du Temple. — Ce n'étaient pas de bons exemples. — Il prit les péchés du monde, mais le chargea de sa croix.
Le Fils nous met dans la gêne, nous épouserons sa misère, nous souffrirons avec lui, nous essuierons son visage et par notre économie nous lui garderons un feu jusqu'au plus noir de la peine. C'est en voulant nous toucher qu'il s'est traversé lui-même, ses bras tendus et cloués s'ouvrent vers nous, Inhumaines ! Nous serons son humble mère d'infinie consolation. Nous feindrons l'obéissance, tant qu'il soit las de son règne, il nous croira ses sujettes, il nous fera ses vertus, sans voir nos profondeurs vertes (...)
Adrienne Monnier (1892-1955)