Mi?rcoles, 18 de abril de 2007
Desde Francia, a trav?s de M. Vaz, recibimos el texto siguiente, acompa?ado de un poema de Isma?l A?t Djafer que reproducimos a continuaci?n.

? Ces derniers temps, le footballeur milliardaire Zidane ?tait re?u ? Alger comme un prince. Le pr?texte ?tait l?inauguration de quelques oeuvres caritatives... Mais justement, ? propos de charit? et de la ville d?Alger, connaissez-vous le po?te Isma?l A?t Djafer ? En 1951, il publiait, ? compte d?auteur et par souscription publique, un long et triste po?me : ?Complainte des mendiants arabes de la Casbah et de la petite Yasmina tu?e par son p?re?. Son ami, Kateb Yacine, dira : "ce po?me est aussi une page de notre histoire".

(Resumen en castellano: Hace poco, el futbolista Zidane fue recibido en Argelia como un pr?ncipe. La excusa era la inauguraci?n de algunas obras de caridad... Precisamente, a p?p?sito de la caridad y de Argelia... ?conocen ustedes al poeta Ismael Ait Djafer? En 1951 publicaba, con su dinero y mediante suscripci?n p?blica, un largo y triste poema: "Endecha (canci?n triste) de los "mendigos" ?rabes de la Casbah et de la peque?a Yasmina asesinada por su padre". Su amigo Kateb Yacine dir? de ?l: "este poema es tambi?n una p?gina de nuestra historia)

***

Complainte des mendiants de la casbah et de la petite Yasmina tu?e par son p?re


? ceux qui n'ont jamais eu faim
a aquellos que nunca pasaron hambre


Foule

Particulier

Auditoire

Spectateurs

Badauds

Lecteurs

Je l?ve
Mon verre plein de sang
?
La sant?
de ceux qui sont en bonne sant?

Je le l?ve
Et je le casse
Rageusement sur le comptoir
De ma col?re
Et
J'en triture les tessons
Rageusement...
Entre mes doigts pleins de
Sang...

La complainte,
Voil?
Il faut aussi
Que j'aie toute ma t?te ? moi
Tout seul
Et pour toute la
Nuit...
Viens, Charlemagne
Je vais te dire un po?me

Comme j'en disais hier encore
Au Quartier...

Je disais...
Mais il faut que je r?fl?chisse
Que je sois froid
Comme un cadavre
Celui de la petite Yasmina.

Je disais.
J'ai faim et je m'en fiche
J'a i sommeil et je m'en fiche
J'ai froid et je m'en fiche
Il y a des joies terribles
A gratter du papier
A deux heures du m?tro.
Bar du matin
Rue Dufour Paris
6?me
A 8000 kilom?tres, il y avait la mer ? boire
A boire et ? manger le soir et le matin
Un coq ? l'?ne r?ti
Avec mon copain Neptune
Avec mon copain Gitan
Avec mon copain Slim l'Am?ricain
Qui avait trois doigts coup?s
Avec mon copain Benny et ses yeux de Bozambo
Avec ma copine Nelly qui mangeait tout le temps
du sucre galvanis? pour les vitamines
K.

Mais tu sais
Charlemagne,
Il y a des gens qui disent j'ai faim
Et puis c'est tout.
I y a des gens qui disent j'ai froid
Et puis c'est tout.
Il y a des gens qui disent j'ai sommeil
Et puis s'?tendent sur le marbre
Des dalles
Des trottoirs
Des rues
D?sertes...
Mais le ventre plein, les enfants de Charlemagne
Chantent une chanson.
Une chanson qu'on apprend ? l'?cole.

Au clair de la lune
Mon ami Pierrot.
Pr?te-moi ta plume
Pour ?crire un mot.

Les mains des pauvres
A la Casbah
Sont longues et maigres et tendues comme des racines
De pommes de terre.
La voix des pauvres
Est gr?le
Et ils ont des yeux ronds
Et ils ont une sale gueule.
La gueule de P?p? le Moko quand il se casse rue du
Regard un jour de
Pluie
Au Mus?e Gr?vin.

Une minute de silence...

Deux heures de minutes de silence
A la m?moire des morts de faim
A la m?moire des morts de froid
A la m?moire des morts de sommeil
A la m?moire des morts fauch?s
Et une minute papillon je t'en prie apr?s vous, je vous en prie.

A la m?moire aussi
Des morts vivants, ni trop morts ni trop vivants
Qui sont encore
Vivants
Faute de mieux.

Un jour
Dans les rues de ma Casbah
Je me suis mis ? compter les pauvres
Les gueux d?nombraient leur vermine
Puces, poux, punaises emballage compris
In n'y a qu'un soleil pour tous
Pour les Am?ricains et pour les Cannibales.
Mais les pauvres ne savaient pas
Compter
Et moi
J'avais la flemme de le faire

Car
Au fond, Charlemagne, je m'en fiche
Moi
De tous les cr?tins, les miteux, les pouilleux, les
D?gueulasses, les infirmes, les crevettes, les malheureux
Les ivrognes, les camemberts, les truands, les tordus,
Les sourds-muets
Et tous les autres, les gros et les maigres
Du moment
Que je peux plus acheter ? la Petite Source
En chipant la sali?re et le pot de moutarde
Mon cornet de frites
Pour le manger
Rue de l'Ancienne Com?die et puis Rue de Buci...

L'absurde complainte de mes fr?res
L'absurde appel aux coeurs g?n?reux
Seigneur, regardez-les
Donnez-leur leur caviar quotidien.
N'oubliez pas aussi
Leurs enfants
Ils ont besoin d'aller au cin?ma.
Mais le ventre plein les enfants de Charlemagne
Chantent une chanson
Une chanson qu'on apprend ? l'?cole :

Il ?tait un
Petit navire (bis
Qui naviguait je ne sais plus comment
Oh?...
Oh?...

Mais ils l'ont dit
Il faut des hommes forts pour une nation forte...
Il ne faut pas courir apr?s deux souris blanches...
Il faut ?tre un roseau pensant...
Essuyez vos pieds avant d'entrer...
La chose est au fond du couloir
A moi comte, de deux mots il faut choisir le moindre
La naissance pr?c?de l'existence.

Ave Maria... morituri te salutant...
Vogue la gal?re

Evidemment... Evidemment.

EVIDEMMENT....

En 1944
Charlemagne,
Mes vers embouchaient des trompettes victoriennes.
Quand vous verrez un pauvre, affal? comme un mort,
A la piti? du nombre, en vain montrer sa face
Oh... Songez un instant ? la terrible angoisse
Des vivants emmur?s dans les cachots du Sort.
Les nuits sont fra?ches au Canada...
Mais comme c'est plus facile
Plus vrai
De dire avec mes mots de tous les jours
Regarde
Regarde cette procession de t?tes de pie sans vie avec
Leurs bidons de soupe, leurs b?tons d'olivier et leurs
B?tons blancs
De la soci?t?
Protectrice des animaux domestiques
Ou pas,
Avec leurs bo?tes de fer blanc, leurs chiffons, leurs
Burnous pourris, leurs ch?chias pourries, leurs yeux
Pourris, leur d?marche de macchab?es, leurs pieds nus.
Leurs salles ? manger, leurs courant d'air, leurs ha?ks
En portion de six comme la vache qui rit ou la vache
S?rieuse, leurs enfants, leurs cordes ? noeuds, leurs
Cheveux, leurs pinces ? linge mod?le brevet? S.G.D.G.,
C.Q.F.D., A.B.C.D., leur cr?ne ras? comme ?
Barberousse, leur cou sale, les mots qu'ils marmonnent
Les jours pluvieux,
A bas l'h?mistiche!
L'h?mistiche est mort! Vive le Roi!
Au poteau!
Au piqu? avec un bonnet d'?ne et une veste de velours
Plus facile de dire
Avec la tristesse serrant ma gorge
A n'importe qui
Au Pr?sident de l'Assembl?e Alg?rienne
A celui de l'estudiantina de Bab-el-Oued
A celui du club du chien de d?fense et de berger
Aux enfants de Marie
A Zorro, l'homme au fouet et son cheval M?dor :
La charit? pour mes fr?res qui ont faim

Je voudrai me mettre en col?re
En col?re hurlante, gesticulante
Me mettre en col?re comme les gens qui savent se
Mettre en col?re

En frappant
Du poing sur les tables qu'ils cassent pour
Obtenir ce qu'ils veulent
Je voudrais me mettre en col?re
A cause de la douce petite Yasmina
Qui n'a pas voulu
Mourir et qui est morte
L'autre jour
Rue Franklin-Roosevelt

Khouni Ahmed est un mendiant
De 42 ans...

Mais le ventre plein, les enfants de Charlemagne
Chantent une chanson
Une chanson qu'on apprend ? l'?cole
Fr?re Jacques ! Fr?res Jacques !
Dormez-Vous
Ding ! Dung ! Dong !

Le froid est silencieux
Le froid ne dis rien
Il tue simplement
Il tue les gens
De mort naturelle
Surtout le froid tue les pauvres gens, qui ont une paillasse
De carton pour dormir
Et du papier d'emballage
D'emballage
D'emballage
Pour se couvrir

Quand il a de bon matin,
Ce sacr? courant d'air glac?
Qui glace la pierre et l'emballage et l'emball?
Et qui virevolte et batifole ? travers
Les arcades de la Rue dela Lyre,
Charlemagne
Et qui saute ? pieds-joints
Du dormeur m?le
Au dormeur femelle
Et du dormeur enfant
Au dormeur vieillard
Et du dormeur tuberculeux
Au dormeur B.C.G.
Et ainsi de suite
Pendant 500 m?tres de carton et de
Papier d'emballage
Et pendant ainsi 127 arcades
Cadav?rifi?es

Avant de mourir la petite
Yasmina
Dormait d?j?
Avec son petit papa
Qui l'a assassin?e
Simplement
Brusquement
Avec ce geste paternel
Et pas du tout m?chant
Du paysan laborieux
Consciencieux, qui s?me la petite graine de
Neuf ans
Dans le sillon
Des pneus d'un gros camion qui passe
Et qui repasse

Lorsque l'enfant para?t...
Patati...
Et lorsque l'enfant dispara?t
Patata...

Charlemagne,
Tu ne sais pas.
Combien, ?a peut mettre
En col?re
Ces tas de trucs qui font mal au coeur
Et dont tout le monde
Se fiche
Ces asiles pour courants d'air
Ces dortoirs pour souris
Ces chienschiens aux m?m?res
Et ces bisness in bisness

Je me demande, moi
A quoi ?a sert
Les barrages qui barrent
Et les routes bien trac?es
Et les camions qui ?crasent les petites
Yasmina de neuf ans
En roulant entre les estomacs ? l'air comprim?
Et les peaux en papier d'emballage.
J'?tais l?, quand le
Camion l'a ?cras?e
Et quand le sang a gicl?

Le sang.

Et alors l?, je ne raconte pas...

Je laisse aux gens qui ont d?j? vu un camion
Ecraser un bonhomme et du sang
Gicler
Le privil?ge de se
Rappeler

L'horreur

Et le d?go?t et puis la fuite l?che
Devant un cadavre
Surtout devant le cadavre d'une
Petite fille innocente

Et le privil?ge aussi
Pour les Chr?tiens le Vendredi-Saint
Pour les Musulmans le Ramadhan
Pour les Juifd le Youm-Kippour
Pour les Ath?es les jours de cloches sonnant ? toute
Vol?e dans la nef d?serte d'un estomac affam?
Pour les Chinois les jours de pleine lune et de
Jiu-jitsu, hara-kiri.

De se rappeler leurs faims
Et d'en assaisonner
Ce cadavre de petite fille

Et le privil?ge aussi
Pour la mission Paul Emile-Victor au P?le
Nord
Pour les vainqueurs de l'Annapurna
Qui ont eu les doigts d'abord gel?s et puis coup?s
D'apporter de l'eau ? mon moulin
Et un peu de neige
Pour conserver dans ma m?moire
Et ma col?re et mon d?go?t
Le cadavre
De la petite Yasmina

Mais le ventre plein et les pieds dans un chausson
Les enfants de Charlemagne chantent une
Chanson
Une chanson qu'on apprend ? l'?cole

Il court, il court le furet
Le furet des bois, mesdames
etc.

Il na faut pas m'en vouloir
Charlemagne
Mais c'est trop injuste
A la fin
Que des gens cr?vent
Et que d'autres rigolent
Qu'au bal des pompiers, ce soit toujours les m?mes
Qui s'empiffrent au buffet
Tu n'as rien vu
Charlemagne
Avec tes bons et tes mauvais ?l?ves et tes truands et tes
Gueux, et tes tire-laine et tes coupe-jarrets
Paillards et pendards
A la sauce Villon
Tu n'as rien vu
Et c'est pour cela que tu n'es pas en col?re comme moi
Ah! Si je pouvais t'emmener
Main dans la main
A travers les cavernes, les asiles, les rues pourries, les
Mis?res, les bidonvilles accroch?s entre deux cimeti?res
Les rues de la Lyre, les P?cheries
Les cr?ve-la-faim, les cr?ve-le-froid, les m?res de famille
Nombreuse prix cognac, mendiant avec des moutards
Plein les bras et les pieds
Et les vieillards qui gigotent entre leurs barbes et les
Dockers qui couchent ? leur mauvaise ?toile et les
Malades qui agonisent sous les porches et les tas de
Pauvres types couchant l'un sur l'autre au-dessus d'un
Soupirail de boulanger pour se r?chauffer et humer
L'air du pain frais et les gourbis de feuilles mortes
Qu'on ramasse ? la pelle, ? travers aussi les pierres
Et les l?zards et les gargotes et les pauvret?s et les
D?nuements
Main dans la main
Tout simplement
Comme deux types anonymes
D'une foule plus anonyme encore
Cherchant un peu de bon-dieu
Dans la bourse
De ceux qui se r?clament de la d?claration
Des droits de l'homme
De la femme, de l'enfant et du vieillard
Et de l'orphelin
Et de la petite Yasmina KHOUNI.

Un peuple de mendiants
Voil? ce que c'est
Charlemagne

C'est pour cela que j'ai beaucoup de peine

Ecras?e une fois
Et puis ?cras?e une autre fois
Sous les yeux du p?re
Pater noster
Qui poussait encore l'enfant
Et le poussait encore

Sous mes yeux
Sous les yeux du chauffeur
Sous les yeux du camion
Sous les yeux des gens qui avaient peur, mais n'avaient pas faim

Sous les yeux du soleil qui brillait
Sous les yeux de tous
Sous tes yeux, Charlemagne
Et tous ces yeux-l? ?taient bons ? crever et ? ?craser
Sous des roues de camion
Parce qu'ils ne faisaient que
Voir
Comme des abrutis
Comme des grenouilles

Mais le ventre plein, les enfants de Charlemagne
Chantent une chanson
Une chanson qu'on apprend ? l'?cole

Une fleur au chapeau
A la bouche une chanson
Un coeur joyeux et sinc?re
Et c'est tout ce qu'il faut
etc

Ah!
Il faut les voir le Vendredi en file
Indienne
En file
par autre
Dans les rues et dans les maisons, ramasser ? la queue-leu-leu
Les p?pites
De leur mis?re dans la boue des
Consciences
Piocher dans le bronze des coeurs un
Peu
De cette poussi?re de m?tal dont ils tapissent la peau de leurs
Estomacs
Pour les faims futures
Les mendicit?s se cultivent au
Fumier du Veau d'Or
Et
Se
La-
Bou-
Rent
Au soc de l'indiff?rence.
Ah ! gens d'enfer et de potence et du Vendredi
Que vous achetez au bazar
Du Bon Dieu
Et du remords reconnaissant
Huile d'olive laiss?e pour compte que vous videz goutte
A goutte
Sur les boulons de votre m?canique ? produire de la simili-piti?
Goutte
A
Goutte
Larme ?
Larme que vous repompez dans les s?billes
Des pauvres et les tirelires des petits enfants que vous ?crasez
Du gros rire de vos
Camions

Ah! Hy?nes et chacals
Il vous faut un jour ? l'eau b?nite
Dans une semaine
Pa?enne
Pour laver les guenilles et raccommoder les hardes de votre
FRATERNITE
Un jour
Clair
Pour la promenade de vos bons sentiments
Condamn?s
A la r?clusion perp?tuelle dans les cachots de vos b?tises et de vos
Ego?smes.
Je vous insulte
Hy?nes et chacals
Quand passe ? port?e de ma voix la fen?tre
Par laquelle
Vous jetez votre argent aux troubadours de vos
Plaisirs
En
Pi?tinant les petits chanteurs sans voix
De la charit? de la jambe
de bois sculpt?
dans l'arbre de la
Stupidit?
Je vous insulte
Braves gens
repus
cossus
A tous les modes de tous les temps
Pour vos largesses de dindons carrossant sur la roue
Et votre petitesse
De passants ? la besace pleine et cadenass?e par le
Fil de chanvre
Sale
Des harpagons de la cit?

Je vous insulte
Hy?nes et chacals pour ce jour propre
Au milieu de tous les jours
Sales.

Je vous insulte
Hy?nes et chacals
Au nom de la Semaine de bont?

Je vous insulte
Hy?nes et chacals
Avec toutes les injures de mon
Alphabet
Et je vous jette au cr?ne
toutes les potiches de mon
impuissance
Car
Hy?nes et chacals
Vous meublez le long tunnel de votre ennui
Des dimanches et des jours creux
Avec le casse-cro?te des faibles
Et vous en tapissez les murs avec la chair
De poule des gens qui dorment dans les

Igloos des nuits d'octobre
Parlez-moi
De plaisirs quand les gens criant famine et
D?solation
Mettent en marche le phonographe de leurs plaintes
Et battent
Les tambours de leur mis?re
Sur une place publique
O?
Personne
Ne s'arr?te
Rien ne compte plus
Que ce vide des ventres
A combler qui r?sonne comme une orgue
Dans les cr?nes des abrutis satisfaits
Comment pouvez-vous vivre, gens de l'argent et de caviar avec ces poux
Que vous ne grattez pas?
Comment pouvez-vous avaler la p?t?e
Gens de cravates et parfums que les cravates
N'?tranglent
Pas et que le parfum
N'?touffe
Pas?
Comment pouvez-vous caresser vos femmes, lisser votre moustache,
Hausser les ?paules, acheter un timbre, applaudir le Cid au th??tre
Des vies, distiller l'anis de vos satisfactions dans l'alambic de vos
Gosiers de pierre, marcher les pieds au sec et la t?te dans un chapeau
Curer les ongles de vos chiens, avoir des enfants, tambouriner
Des doigts sans honte, aller la t?te haute et le coeur lourd, rire du rire
Faux
Des gens sans conscience, m?cher le chewing-gum des ?nes d?sabus?s,
D?cortiquer la cro?te
D'un po?me
Ou la coque d'une chanson pour en avaler sinistrement le fruit
Se dire combl?
Se dire ravi
Se dire heureux
Se dire bon
Se dire humain
Quand les saltimbanques de la mis?re
Chantent
Et dansent
Le ballet des petits pains devant des banquettes vides
Quand les clowns
poussifs
Epoumon?s
Tuberculeux
De la charit?
Soufflent dans le tube de leur intestin gr?le
Pour bien vous montrer qu'il est
Vide

Je vous insulte
Hy?nes et chacals
Allez-vous faire pendre
A la poutre
De la Vanitas-Vanitatis
Avec votre litt?rature de bonshommes
Rassasi?s
Avec votre ?loquence au cou
Tordu
Avec vos Roberto Benzi et vos Paganini
Qui n'ont pas besoin de ronger le bois de leur violon
Pour d?jeuner
Ni besoin de leur archet pour se gargariser le
Gosier
Allez-vous faire pendre ? la potence de l'Inutilit?
Avec vos tableaux
Vos bijoux
Vos bibelots
Vos Aristote et vos Goya
Vos whisky ? gogo et vos Peter
Cheney
Vos docteurs Petitot
Vos ?voui ma ch?re?
Et vos taratata
La Pendaison voil?
Charlemagne

Manger
Manger
A manger
A manger pour les Yasmina qui ne
Sont pas encore
Dans la tombe
Manger bassement
Et moudre
Dans un bruit de salives et de m?choires
Satisfaites
Du pain et de la viande
Et les avaler et les sentir passer dans
L'oesophage
Et les deviner
Apaisant la complainte des estomacs qui ont
Faim
Et des chairs qui ont froid
Manger

Hy?nes et chacals

Mais les enfants de Charlemagne le ventre plein
Chantent une chanson
Une chanson qu'on apprend ? l'?cole

Sur le pont d'Avignon
On y danse, on y danse
Sur le pont d'Avignon
On y danse tous en rond.

J'ai vu
Du sang d?gouliner
Et des gens courir, et des gens affol?s, et des gens
apeur?s
Et des gens courageux et gens badauds et des
gens press?s
Et dans tous ces gens
Un gardien
De
La
Paix
Avec un carnet
Et avec un crayon
Et je me suis sauv?...
C'?tait quelque chose comme le
20 OCTOBRE 1949
A quatorze heures dira le journal

Je me suis sauv? dans les ruelles
De ma Casbah
Tirant
Par la main le corps de la petite Yasmina
Assassin?e
Pendant qu'on enfermait son petit
P?re assassin
Dans une prison de Barberousse
Et pendant aussi qu'on
reconstituait son
Assassinat
Publiquement
Avec une poup?e de chiffons

Dans les ruelles de la Casbah avec sa main d'assassin?e
Et nous avons march?
Tous les jours et toutes les nuits
Fr?lant la grande muraille de la civilisation
Les pieds en sang
Le ventre vide
Et la t?te lourde du
Sang
Des supplici?s et nous avons hurl? avec sa main d'assassin?e

La Charit? et la Piti? Messieurs
Dames
La Charit?
La Charit?
Pour nous qui sommes aussi les enfants
du Bon Dieu
Et des canards sauvages

Avec sa main et avec ma voix nous avons gratt?
Le mur de cette grande muraille
Et nous y avons ?cras?
Les poux
De notre corps et la crasse de notre peau
Et nous avons c?toy? tous nos fr?res qui mendiaient
Et nous avons fr?l? leurs poux
dans
L'asile de Nuit du March? Randon
Et dans l'asile des jours des rues du monde entier
Nous avons tendu les os durs
de la main dure
De la petite
Vieille aveugle
voil?e
Qui vend des bo?tes d'allumettes
Dans la vo?te sombre
De la rue Porte-Neuve
Les os durs de la main du petit aveugle de la station de trolley
Du march? de la Lyre
Les os durs de la main du gros Smina aveugle qui chante
En battant sur une bo?te d'allumettes
La cadence de toute sa graisse
Affam?e
Les os durs de la main
Du type tordu
accroupi sur
Sa colonne vert?brale d?mantel?e
Le long des murs froids des arcades de la Rue Bab Azoun
Les os de la main
Du Cul de jatte
Au derri?re en caoutchouc
Rouge
De la Rue Bab-el-Oued


Et les os durs de la main
De tous les d?chiqueteurs de conscience des rues
De ma bonne ville
D'Alger
Un par un
Deux par deux
Trois par trois
Tas par tas
Horde par horde
Main tendue

Assis
Couch?s
D?sesp?r?s
Confiants
Blagueurs
Fous
Demi-fous

P?les, noirs, hilares, tristes.

Sombres,
r?sign?s.

Il faut les voir
Les jours de pluie et de froid
Rassembl?s autour de la maigre chaleur du soupirail
Des Boulangers
Humant leur faim et la bonne odeur du pain qui cuit
De la farine qui se malaxe
Et du bois qui gr?sille...
L? qu'ils sont !... silencieux, les yeux ronds
La bouche ouverte

Sans voix
Sans col?re
Sans pourquoi ?
Sans comment?
Sans crier ?Hol? ! c'est du scandale !?
Sans se lever
En ?tat de l?gitime d?fense
Qu'ils sont devant l'agression du pain qui cuit...
...pour les autres
Pour ces autres qui n'en ont pas BESOIN...

Cependant que
Tous les jours interminablement
Dans le silence
Entre quatre murs, une porte et trois barreaux
Sur une paillasse
Un tueur sale triste et muet
Dans l'ombre
Dort
D?jeune
Dort
D?ne
Et dort
Tous les jours interminablement

Mais le ventre plein, les enfants de Charlemagne
Chantent une chanson
Une chanson qu'on apprend ? l'?cole

?Savez-vous planter les choux
A la mode, ? la mode
Savez-vous planter les choux
A la mode de chez nous...?

Tous les jours interminablement
Jusqu'au matin du
30 Octobre 1951
O? les juges en robe
Se sont frott? les mains
O? les jur?s se sont tap?s
Sur les cuisses
O? les avocats
Bedonnants
En se tr?moussant
Ont cri? aux circonstances att?nuantes
O? des publics rigolos ont fait des mouvements
Divers
Pour permettre
A un J.P. de chiens ?cras?s
D'?crire les ?neries ? qui suivent in extenso et
Bla-bla-bla :
?KHOUNI, ASSASSIN DE SA FILLE
EST SAUVE PAR LE MEDECIN PSYCHIATRE
La nouvelle session de la Cour d'Assises, s'est ouverte hier matin, sous la pr?sidence de M. le Conseiller, assist? de M.. le Conseiller et de M. le Juge M. Au si?ge du minist?re public, M. L'Avocat G?n?ral B.
Au banc des Accus?s, Khouni Ahmed, un parricide [J.P. ?infanticide? magistralement son poulet (?Journal d'Alger?, 30 octobre 1951)]. V?ritable loque humaine, tass?, p?le et maigre, secou? de quintes de toux, cet assassin de 42 ans, en para?t 70 et provoque tout de m?me un peu piti?, surtout quand on apprend qu'au point de vue mental, il ne vaut gu?re mieux...
Jusqu'au 20 Octobre 1949, Khouni ?tait mendiant. Sa fille, la petite Yasmina, ?g?e de 9 ans, l'aidait dans cette d?licate occupation. Plus de femme, elle est partie et la police m?me, n'a pu la trouver. Plus de parents, plus personne.
La mis?re int?grale : le jour qu'il est arr?t?, Khouni et sa fille n'ont mang? qu'un morceau de pain et poss?dent une pi?ce de 5 francs. Et pour compl?ter ce tableau, il faut ajouter la constitution d?bile, la maladie pulmonaire et surtout la neurasth?nie.
Ce jour-l? donc, Khouni et Yasmina descendent la rue Franklin-Roosevelt. Il est 14 heures. Un lourd camion monte lentement et tra?nant une remorque. Khouni se penche tout ? coup et pousse Yasmina. La petite fille roule entre le trottoir et les roues. Le p?re la saisit ? nouveau aux aisselles, court apr?s le camion et pousse encore la fillette sous les roues. Il la maintient m?me car la petite crie et veut s'?chapper. Elle a le bassin atrocement d?labr? et meurt ? l'h?pital quelques instants apr?s, non sans avoir tout de m?me accus? nettement son p?re. D'ailleurs il y a cinq t?moins, qui sont absolument formels et Khouni lui-m?me a reconnu tous ces faits en pr?cisant qu'il voulait mettre un terme ? cette mis?re qui les ?treint tous les deux. Il ajoute m?me qu'il avait l'intention de se suicider et qu'il l'aurait fait si on n'?tait pas intervenu...
D?s qu'il a pass? quelques jours en prison, Khouni revient d'ailleurs sur ses d?clarations. Il nie, il n'a pas tu? sa fille. C'est tout simplement un accident : ?Comment peut-on concevoir, r?p?te-t-il, ? l'audience, qu'un p?re veuille tuer sa propre fille??
L'assassinat cependant ne fait aucun doute, mais un rapport du docteur B., m?decin psychiatre, explique cependant toutes les r?actions du malheureux qu'il sauve du m?me coup.
Khouni est caract?ris? par une d?bilit? mentale qui le place d'embl?e parmi les neurasth?niques et les m?lancoliques graves et qui provoque souvent des crises d?mentielles. Sa responsabilit? est tr?s att?nu?e. D?s qu'il a ?t? en prison et qu'il a eu un traitement mat?riel tout de m?me sup?rieur ? celui qu'il avait eu en libert?, Khouni se reprend : il nie contre toute ?vidence. R?flexe de d?fense instinctive qui caract?rise les neurasth?niques apr?s la crise...
M. l'avocat g?n?ral B. fait un r?quisitoire tr?s mod?r? et Me N. avec tact, intelligence et sensibilit?, laisse parler les faits. Cela suffit aux jur?s : ce d?ment est acquitt?. Il ira prendre la place qui lui revient d'office ? l'h?pital de Joinville. J.P.?

Ce n'est pas comme cela que
J'aurai voulu te voir finir, Khouni, dans un asile de fous

D?grad? par un m?decin psychiatre
D?grad? dans ta punition
D?grad? dans ta libert?
D?grad? dans ton acte de tueur
Qui tue de sang-froid
Une petite fille
Pour des prunes, pour des noix
pour des cacahouettes
Te voir d?clarer, en tremblant et
En pleurant
Que c'est toi le tueur
Sans irresponsabilit? mentale

Forcer l'horreur
Forcer le crime
Forcer l'Absurde

Contraindre l'Absurde
Soumettre l'Absurde jusqu'? l'uriner de la peur
Forcer la libert?
Ta libert?
Sans asile de fous
O? l'on mange bien, o? l'on dort bien , o? l'on boit bien

O? l'on n'est plus
Qu'un fou
Qui ne mendie pas et qui ne tue pas avec
Cette absurde libert?
Libert? absurde et consciente de sa
RESPONSABILIT?

Khouni Ahmed
Couard ? poltron excusable face ? la guillotine
Guillotine des hommes qui font
La Justice et le Droit
Idiot
Parce que ces hommes et cette guillotine
Endossent tout
Et ta responsabilit? et ton
Irresponsabilit?
Et votre absurdit? ? tous...


Avec le sang de ta fille
Tua as achet?
pour la vie
La soupe des accus?s
Et le pain des condamn?s
Dans la prison chaude
De ta conscience
Etouff?e
A pr?sent que te voil? fou
Ils se sont charg?s de ta lourde irresponsabilit?
Mentale
Et ce n'est plus leur faute
Et ce n'est plus ta faute
Et ce n'est plus la faute de la petite Yasmina
Et ce n'est m?me plus la faute
De cette formidable absurdit? qui se
tord de rire!...

Dors fragile Yasmina
Au fond du trou qu'a creus? pour toi
Le fossoyeur
Dans la terre du cimeti?re des petites mendiantes
de neuf ans
Dors
Depuis un an les vers ont d? se repa?tre
De ton corps ?cras?
De ton corps d?labr?
Il ne doit plus rester grand chose
M?me pas quelques os
Car on sait que les os des squelettes
Des petits enfants
Sont tendres
Et cartilagineux
Dors
On ne peut rien pour toi, rien
D'autre
Qu'?crire un po?me triste et long
Depuis un an
L'herbe a d? pousser sur ta tombe
Personne ne vient
T'y voir
Pour y piquer une fleur
Car on ne vient pas voir
Les petites mendiantes
Seules
Ecras?es par des gros camions qui roulent
Sur les routes droites
Et grises

Il n'y a pas de piti? pour les canards boiteux
Dans l'immense basse-cour
De leurs app?tits de
FAUVES...

Dans le marbre de ma col?re rentr?e
Laisse-moi gratter
Inlassablement
Les lettres creuses de ton ?pitaphe

?Dors, dors dors tranquillement
Les carottes sont cuites
Alea jacta est
Ramasse les billes, tu as gagn?
Amen?

Et les enfants de Charlemagne
Devenus grand, beaux et forts
Sifflent cette fois, entre leurs dents
La chanson qu'on apprend ? l'?cole

?Un macchab?e c'est bien triste...
Deux macchab?es c'est bien plus triste
encore?.



Isma?l A?t Djafer
Alger, Octobre 1951
(d'apr?s, Editions Bouch?ne, Alger, 1987. N? d'?dition 001/87. D?p?t l?gal 1er trimestre 1987. Re-publi? par le n?10 de la revue Albatroz, Paris, janvier 1994).

Intellectuel et polyglotte, A?t Djafer est n? le 1er mars 1929 dans La Casbah d'Alger. C'est ? l'?ge de 17 ans, qu'il a commenc? ? ?crire. Il a v?cu en France, en Allemagne et en Su?de.
Sous le r?gne de Boumedi?ne en 1965, il quitte le pays et vit depuis lors en exil ? Paris jusqu'? sa mort le 1er mai 1995.

***

Desde la categor?a ENLACES de este blog pod?is entrar en la web de ALBATROZ, ah? encontrar?is El prefacio de Kateb Yacine. MUY INTERESANTE.
Publicado por gala2 @ 6:12  | POEMAS
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